

Elles s’appellent Cindy, Capucine, et Nehira. Elles ont 15 ans et c’est peut-être à travers elles que va s’écrire l’avenir du tennis féminin français qui se cherche avec beaucoup de peine une relève capable de briller durablement. Alors qu’un plan de relance est à l’étude à la Fédération pour tenter de retrouver les sommets, la situation s’apparente à une anomalie au sein d’une FFT aussi puissante. Reportage.
Elles perdent ce jour-là leur rencontre de phase qualificative de Winter Cup face à l’Allemagne organisée à Feucherolles, dans les Yvelines. Sous les yeux d’Ivan Ljubicic, responsable du haut niveau à la Fédération française de tennis, l’équipe de France des moins de 16 ans a tout donné jusqu’au dernier point, mais cela n’a pas suffi.
De la génération de Ksenia Efremova, Cindy Langlais, Capucine Cedillo Vayson de Pradenne et Nehira Sanon ne font pas partie des meilleures joueuses de leur catégorie. Mais elles travaillent, cornaquées par une conviction intime et commune: elles seront professionnelles et feront du tennis leur vie. Où en sont ces jeunes joueuses nées en 2009 (âgées de 15 ans), alors que le tennis féminin français cherche désespérément une relève capable de briller sur le circuit?
Travail, persévérance, et rêves en tête
Dans cette équipe de France des moins de 16 ans, où le travail est le maître-mot, Cindy Langlais (265e junior) fait figure de joueuse de base. "On veut tous aller plus vite, mais il faut savoir prendre son temps, explique l'Essonienne. On sait que cela prend du temps. J’essaie de me battre tous les jours, sur tous les points, on essaie de progresser. Je suis convaincue que si on travaille assez, on ne peut que progresser. C’est une ambition de vie, le tennis fait partie intégrante de ma vie. J’ai vraiment très envie d’en faire mon métier, réussir à en vivre, arriver au plus haut niveau, me challenger avec les meilleures joueuses du monde".
A ses côtés, en pleine récupération sur le vélo dans la salle de gym, Capucine Cedillo Vayson de Pradenne (championne de France 13/14 ans en 2023, 671e junior) partage les mêmes rêves. "Je commence à progresser en termes de classement, cela peut être encore beaucoup mieux, mais on y va étape par étape, confie la Parisienne. J'ai la grande ambition de devenir pro et d'être très forte plus tard. J’aimerais représenter la France, mais mon rêve serait de gagner un Grand Chelem, Roland-Garros surtout parce que c’est à côté de chez moi". Même son de cloche chez Nehira Sanon, 418e junior:
"J’aimerais gagner plusieurs titres du Grand Chelem, je me donnerai les moyens. C’est quelque chose qui m’habite jour et nuit ", avance la jeune joueuse originaire de Blagnac.
Sixièmes de cette phase qualificative de Winter Cup, les Bleuettes sont conscientes de l’écart qui les sépare du très haut niveau de leur catégorie. "Il y en a plein qui sont très très fortes, très avancées. Nous les Françaises, on a plein de progrès à faire par rapport à d’autres qui ont peut-être déjà tout exploité. Mais si on continue sur cette voie on y arrivera", confie Capucine. Lucide, Nehira n’est pas fataliste: "On ne va pas se mentir, parfois on se dit 'telle joueuse est super loin et pourquoi moi je suis là?' Mais tu te dis que tout est possible car il y a quelques années, on était toutes au même niveau. Chacune son envol, chacune son chemin. Moïse (Kouamé) et Daniel (Jade) sont très forts, ils montrent un très haut niveau, c’est aussi une source d’inspiration pour nous".
Elles sont aussi tirées vers le haut par la talentueuse Ksenia Efremova, 807e mondiale WTA, qui vient de disputer son premier tournoi pro en Australie, équivalent à un Challenger ATP. Naturalisée française en septembre 2023, elle s'est toutefois construite en dehors du système fédéral et s'entraine en France depuis 2020.
Absence de vivier
En parallèle de ces trois parcours se pose une problématique forte autour du tennis féminin français: la densité et le vivier de joueuses. Chez les professionnelles, elles ne sont que trois dans le Top 100. La n°1 française Varvara Gracheva est classée 70e mondiale à date. Et il n’y a que neuf joueuses entre la 100e et la 200e place, là où il y a dix Français membres du top 100 à l'ATP, et 14 représentants entre la 100e et la 200e place.
Il n’y a donc plus de vivier de joueuses françaises, une anomalie dans une fédération aussi puissante que la FFT. Mais pas question de parler de trou générationnel selon Philippe Robin, capitaine de l’équipe de France U16. "On se doit de toujours sortir des bonnes joueuses, on est bien organisé, on est envié partout. Aujourd’hui, il faut être clair, on n’a pas assez de joueuses, on n’a pas de vivier. Clara Burel, Caroline Garcia qui revient, Varvara Gracheva qui a été aussi naturalisée il y a deux ans. Mais derrière il nous manque des joueuses entre 100 et 200. Ce que l’on a chez les garçons on ne l’a pas chez les filles", constate Philippe Robin, capitaine de l’équipe de France des moins de 16 ans".
Mais loin de jeter l'éponge, le technicien veut croire à la faisabilité d'un redressement. "On peut dire pleins de choses sur ce qui s’est passé ou non, ce qui compte c’est le présent. Et comment on peut s’organiser à aider Ivan Ljubicic qui s’occupe du haut niveau au CNE. Notre rôle c’est de former des jeunes joueuses. Il y a du boulot fait dans les régions. La Fédération a mis en place depuis trois ans un pôle France féminin à Poitiers, on essaie d’accueillir des filles au CNE, d’organiser des stages, des tournées, avoir des programmes un peu ambitieux. Les résultats ne sont pas satisfaisants aujourd’hui, avec nos moyens on doit pouvoir faire mieux. On veut montrer que l’on peut faire des choses dans le tennis féminin".
"On est en retard, il faut détecter et faire plus de choses plus tôt"
C’est lorsque l’on se déplace sur les compétitions internationales de jeunes que la différence de progression est flagrante entre les joueuses françaises et leurs homologues américaines, ukrainiennes, ou tchèques. Que cela soit en termes de niveau de jeu mais aussi en expérience de tournois d’un certain standing.
"A 14 ans, aux Petits As par exemple, cela a bien marché chez les garçons, c’est beaucoup plus compliqué chez les filles, poursuit Philippe Robin. On ne passe pas beaucoup de tours, on est en retard. Souvent quand on est en retard à 14 ans, c’est difficile d’être à l’heure à 16 ans. Il y aura des exceptions comme une Ksenia Efremova. A nous de détecter mieux, d’aider les joueuses à potentiel, d'être plus exigeants, de former et rivaliser. Il n’y a pas de raison, il y a plein d’entraineurs motivés en France. A nous de bâtir quelque chose de plus clair. On va tout faire pour cela sur ce prochain mandat, Ivan (Ljubicic) est motivé et cela tient à cœur au président Gilles Moretton de voir des talents émerger". Le chantier s'annonce plus qu'important.